Marginales

Revue de littérature et de critique sociale

© Samuel – juin 2015


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Sommaire détaillé - numéro 2

Le refus de parvenir

juillet 2003


Première partie

Deuxième partie

Troisième partie


Avant-propos, Philippe Geneste


Les grands éducateurs, Charles Malato

Mes anciens co-détenus de Sainte-Pélagie se rappellent peut-être ce libraire, à la fois jovial et digne. Il avait une propension à moraliser, même à jeun, et ne manquait jamais de s’élever contre les théories libertaires, qu’il traitait de dégoûtantes, lorsque nous osions soutenir devant lui la légitimité des amours illégitimes et le droit des individus de l’un et l’autre sexe à disposer de leur coeur et de leur corps sans demander la permission à des tiers.

— C’est du propre ! bégayait-il, enroué d’indignation. Où irions-nous si tout le monde pensait comme vous ?

Et après nous avoir vertueusement foudroyés de sa pudeur en révolte, le digne homme remontait dans sa cellule pour dicter, en des lettres clandestinement passées au parloir, les envois de photographies saphiques et de cartes insuffisamment opaques.



1. Misère et violence de l’école


Quand les petits enfants recopiaient, Ödön von Horváth

Il me faut une fois de plus lire de bout en bout vingt-six compositions, des compositions qui tirent de fausses conclusions d’hypothèses boiteuses. Que ce serait bien si le « faux » et le « boiteux » se neutralisaient mutuellement ! ; mais ils ne le font pas. Ils avancent bras dessus bras dessous en beuglant des paroles creuses. Mais le fonctionnaire municipal que je suis se gardera bien d’élever la moindre critique contre cette charmante rengaine !

« Tous les nègres sont fourbes, lâches et fainéants. »

— Là, c’en est vraiment trop ! Je biffe !

Et je m’apprête à écrire dans la marge, à l’encre rouge : « Généralisation absurde ! », quand je me retiens. Attention ! n’ai-je donc pas déjà entendu récemment cette phrase sur les nègres ? Mais où donc ? Ah oui : au restaurant, clamée par la radio, et ça m’avait presque coupé l’appétit.

Je laisse donc la phrase en l’état, car ce qui se dit à la radio, un professeur n’a pas le droit de le biffer dans un cahier.


La classe, Hermann Ungar

Entre les garçons et lui, il ne devait y avoir de relations que professionnelles. Les relations professionnelles avaient leur voie bien tracée, leurs normes. S’il venait à quitter le sol sur lequel ces normes étaient en vigueur, tout retour en arrière était impossible. L’élément impersonnel, indépendant des individus qui tenaient les rôles du professeur et de l’élève, aurait fait place à jamais au personnel et au relatif. Il devait se montrer inflexible, quand les garçons essayaient de temps à autre de l’entraîner dans une conversation privée comme le poisson dans les mailles du filet.


Tu es un monstre !, Jan Guillou

— Tu es le mal incarné et les êtres de ton espèce doivent être anéantis ! hurla-t-il.

Ces mots vinrent se cogner dans tous les sens à l’intérieur de la tête d’Erik, comme des oiseaux captifs. Il n’entendait plus vraiment ce que criait le directeur. En résumé, il allait devoir quitter le Collège le jour même avec un zéro de conduite et le directeur allait mettre personnellement en garde ses collègues des autres établissements de la ville, afin qu’ils tiennent le leur à l’abri des dégâts moraux qu’avait connus le sien.


Dérives de l’éducation spécialisée. De la main gauche à la main droite de l’État, Yann Le Pennec

Au cours des mois d’été, la nouvelle majorité issue des élections, le 5 juin 2002, a surfé sur la houle sécuritaire grossie durant la campagne électorale. La surenchère à laquelle se sont livrés presque tous les partis politiques a contribué à autonomiser la question de l’insécurité en évacuant toute causalité socio-économique et culturelle, toute référence à la question de l’emploi, à la violence du chômage de masse. [...] Confrontée à ce contexte régressif l’autonomie pédagogique des éducateurs, de tous ceux qui contribuent à l’Ïuvre d’éducation auprès de jeunes délinquants se trouve évidemment restreinte, leur espace de liberté technique menacé. La question des méthodes éducatives et des choix pédagogiques se trouve exacerbée face à la pression sécuritaire ; le terme de rééducation a fait retour ces derniers mois en restaurant les stratégies éducatives fondées sur la ségrégation et la contention que l’on pouvait croire délaissées.


Le dernier jour de classe, Ivar Lo-Johansson

En avance sur son âge pour beaucoup de choses, elle était en retard pour certaines autres. À l’école, elle dût redoubler deux classes. Cette année, elle devait de toute façon mettre fin à ses études afin de gagner sa vie. Mais c’est alors qu’avait éclaté le scandale.

— Elle s’est conduite de façon inconvenante ! dit le paysan.

La petite fille pataude avait été surprise en compagnie de l’un des valets de l’exploitation.

— Nous avons eu un moment bien pénible aujourd’hui, poursuivit mon informateur. Mais enfin c’est fait. Maintenant l’école est débarrassée de cette honte ! Ma vue se brouilla. Je bouillais de haine. Je demandai :

— Si son crime était aussi grand, pourquoi ne l’avez pas mise à la porte de l’école ? Et pourquoi ses partenaires n’ont-ils pas eu à répondre de leur propre conduite devant la justice, comme il est normal ?

Le paysan me regarda en plissant les yeux d’un air malin.

— Mais vous ne comprenez pas qu’il s’agissait de protéger l’école ? dit-il. Il faut protéger l’école avant tout !


Journal d’un éducastreur, Jules Celma

Dans notre société hiérarchique, les gens se divisent en deux camps : les maîtres et les esclaves, les employés et les employeurs, les puissants et les faibles, les éducateurs et les éduqués. L’éducation est la même pour tous. On y apprend à accepter cette vision du monde : certains deviendront des maîtres, d’autres des esclaves. [...] Plus je regarde les enseignants et les éducateurs et plus je me convainc que la société capitaliste ou bureaucratique, toutes deux fondées sur une structure autoritaire, se maintient en place bien plus par l’action involontaire, automatique des pédagogues que par celle des flics.


L’école et autres poèmes, Vivian Usherwood

Oh, si il n’y avait pas d’école !

Si j’étais Samson j’écraserais l’école

Je la réduirais en miettes.

On n’échappe pas à l’école :

Les professeurs assomment les écoliers

Ils prennent la tête des garçons et des filles.


Nationalité immigrée, Sakinna Boukhedenna

Il y avait une prof dans le collège, elle me faisait faire le ménage pour 20 francs l’après-midi. Sur son mur, il y avait Karl Marx en photo. Je ne comprenais pas pourquoi il y avait cette photo, alors qu’elle nous exploitait, ma soeur et moi. La salope, elle savait qu’on n’avait pas de sous. Elle avait de la famille en Calédonie, et pendant les vacances elle allait en Algérie pour draguer des bourgeois Algériens. Des mecs de Sonacotra, elle n’en voulait surtout pas. Elle jouait la pro-Arabe. J’ai finit par la détester plus qu’une raciste. Au moins les racistes comme la prof de dactylo, ils se montrent vrais.


La stagiaire, Hema T.

Demain tu ne travailleras pas. Manu et Crolhard vont livrer en Charente et que donner à faire à une stagiaire ? le magasin ? Elle connaît pas les prix et puis il y a de l’argent à la caisse... Non c’est pas la peine. On fermera les serres et la grand-mère Crolhard se postera au magasin. Crolhard t’a dit que demain il te donnait la journée. Comme s’il te donnait quoi que ce soit Crolhard ! Après tout c’est pratique pour lui, une stagiaire, pas un rond à débourser ; sauf l’obole quand ça le prend avec un mot de générosité... tu l’as bien mérité.


Anna, Régis Phily

Et l’assistante sociale ? C’était son rôle, non ? de lui crier attention, au lieu de lui réclamer, comme ce matin encore, son livret de famille pour vérifier la date de naissance des gosses ! Ça n’avait pas traîné quand Anna lui avait parlé de la somme réclamée par les allocations et de la lettre à écrire : un moulin à paroles et des phrases magnifiques qui se bousculaient à présent dans le crâne d’Anna, tandis qu’elle essayait de se souvenir.

Anna avait l’impression que les mots dansaient un effarant ballet, une espèce de danse ironique : trois petits tours, lettres retournées, à l’envers, de guingois, tête-bêches, montant, descendant, ondulant comme un serpent maléfique, en clignant de l’oeil...

Mon dieu si elle avait écrit au lieu de parler l’assistante sociale !


Misère de la culture concédée au peuple, Marcel Martinet

L’enfant du peuple sort de l’école sachant lire, et c’est tout. Tout cela est senti avec force, justement pensé, clairement dit. Et nous trouvons là plusieurs raisons et principes de première valeur de toute culture populaire.


Le fait initial est que la classe ouvrière n’a pas en main les instruments de son éducation.

La bourgeoisie ne les lui a pas donnés ; elle s’en est bien gardée. Si l’on distingue le fond sous l’apparence, on voit qu’elle a fait pire : sous le couvert de sa phraséologie démocratique, la bourgeoisie a sournoisement imposé au prolétariat, en matière d’éducation comme en toute autre, les instruments de sa propre domination sur le prolétariat.



2. Refus de parvenir et volonté de conquête


Le refus de parvenir, Marcel Martinet

Il s’agit pour l’enfant ouvrier de parvenir, de se rendre économiquement l’égal des enfants des riches parmi lesquels le voici vivre, et il est plus difficile de commencer une fortune que de la continuer.

Il s’agit de parvenir. C’est-à-dire de se déclasser. De ce terme de « déclassé », étiquette lugubre des déchets de la bourgeoisie, la classe ouvrière peut fièrement retourner le sens, l’appliquer à ceux de ses fils qui l’ont quittée pour passer au camp du profit. Combien sont-ils, les enfants perdus qui, selon la grande expression de Thierry, refusent de parvenir ou qui, parvenus et socialement situés dans les rangs de la bourgeoisie, refusent de se déclasser moralement et demeurent fidèles aux intérêts, à la volonté de puissance, au sang de la classe ouvrière ?


Producteurs sauvons-nous nous-même !, Albert Thierry

Car le besoin de la classe ouvrière, c’est de produire ; et cela de telle sorte qu’elle puisse un jour ou l’autre assumer seule, enfin, cette charge d’organiser le travail, pour quoi les capitalistes, les fonctionnaires et les intellectuels ont été jusqu’ici trop bien rétribués ; - et au delà celle d’instituer, en réabsorbant les autres classes, une société libre où chaque ordre d’industrie élèvera spontanément une administration, une science et des arts. Je l’ai dit : l’école peut participer à ce grand effort. Dès que l’éducation, contrairement à l’abstraction bourgeoise, devient un degré de la production même, sa passivité a cessé ; elle réclame un rôle actif dans la civilisation générale.


L’étudiant et le fils d’ouvrier, Ivar Lo-Johansson

Lorsqu’il fut devenu grand, il fit comme les plus doués - il « déserta ». À vrai dire, il ne s’agissait pas vraiment de désertion, au contraire, car il voulait travailler d’une autre façon pour la classe dont il était issu : de l’extérieur. Il savait qu’il pourrait se rendre plus utile de la sorte. À force de participer à des réunions, il finit par se voir chargé de responsabilités dans le syndicat. Il étudia et travailla pour monter en grade. Et pour finir il devint médiateur syndical.

En même temps que lui, un jeune étudiant aux parents riches et à l’esprit romantique, X, avait commencé à s’intéresser à la cause des travailleurs les plus pauvres du monde agricole. Et à partir de cet instant, la vie de chacun de ces deux hommes se mit à suivre un cours parallèle à celle de l’autre.


Crève sale nègre, crève !, Rap Brown

On prend les élèves les plus « brillants », ceux qui peuvent le mieux s’adapter au programme du blanc et on les emmène en autocar hors de la communauté afin qu’à leur retour ils puissent y faire connaître le programme des blancs. Ainsi provoque-t-on des coupures dans la communauté. Les parents du Sud qui ont envoyé leurs enfants dans les écoles des blancs ont commis une faute. Ils ont infligé à l’esprit de ces étudiants une blessure qui les marquera toute leur vie durant. Envoyer un mioche noir dans une école remplie de fous hurleurs. Déments ! Sauvages ! Bêtes brutes ! Cela le fiche complètement en l’air et ça fiche aussi en l’air la communauté. Tout ça, c’est prévu dans le jeu de « l’homme ».


Ordre scolaire bourgeois contre culture prolétarienne, Philippe Geneste

En France, l’école dite laïque, dite obligatoire, dite gratuite est mise en place par la bourgeoisie à un moment de reconstitution du mouvement ouvrier après l’écrasement sanglant de la Commune. La bourgeoisie a le coeur encore soulevé par la grande frayeur du peuple insurgé auto-organisant les rouages sociaux, économiques et symboliques. Après 1871, la rupture entre la classe bourgeoise et le prolétariat est accomplie. Le partage entre les eaux claires du socialisme et celles teintées du sang des travailleurs du capitalisme est achevé. Comme le vote va être l’instrument de l’illusion d’une autonomie de pensée et de choix politique, la pédagogie primaire sera celui de l’écrasement de la conscience sociale du peuple.


Mémoires de Léonard, garçon maçon, Martin Nadaud

J’emportai [le cours] dans ma chambre ; alors je n’eus plus à me déranger. Livré à moi-même, soutenu par la pensée que j’avais de m’instruire, je continuai et achevai ce cours consistant en vingt-quatre planches. Puis je retournai passer quatre ou cinq mois chez mon ancien métreur. Il me semblait que je grandissais à mes yeux ; j’avais en effet découvert en moi-même une force de volonté et d’opiniâtreté pour le travail intellectuel que je ne me connaissais pas.


Apprendre le français, Jean-Marie Déguignet

Il se mit alors à m’expliquer qu’il y avait en français des règles qu’il fallait suivre pour parler et pour écrire, et que ces règles se trouvaient toutes dans un livre appelé Grammaire, mais que pour apprendre ces règles il fallait beaucoup de temps, de l’intelligence, de la patience et de la volonté. « Alors », dis-je, « je ne pourrai jamais apprendre le français. »


« La vie » contre la grammaire.Freinet & la langue académique, Jérôme Meizoz

Tout se passe comme si l’émotion et la « vie » étaient exprimables sans le détour d’une forme et d’une technique, mais au contraire en se dépouillant de celles-ci. Démocratique, Freinet défend, à l’instar d’Henry Poulaille et de l’école prolétarienne, l’accès à l’écriture pour tous, sans nécessaire formation artistique. Sans entretenir de liens directs avec les milieux littéraires, si ce n’est avec Poulaille, Freinet donne la mesure, par ses travaux et l’écho polémique qu’ils eurent, des changements survenus dans la transmission de la langue.


L’affaire Freinet, Jean Salducci

Une violente cabale a été menée contre notre camarade Freinet. On s’attaque à la fois aux procédés pédagogiques, à la valeur professionnelle et aux opinions politiques présumées de Freinet que l’on présente pour les besoins d’une mauvaise cause comme un dangereux communiste corrupteur de l’enfance ! Quand la réaction veut noyer son homme, elle ne s’embarrasse ni de scrupules ni de nouveauté. Elle n’a pas dépassé le stade de l’homme au couteau entre les dents, et le vocable « communiste », pour elle, contient en puissance tous les griefs qu’on peut formuler contre un éducateur.


Capitalisme de culture, Adolphe Rochl

Nous entassions des choses matérielles, et nous oublions l’homme. Nous chassions plus que jamais l’argent et nous perdions le frère, « l’associé ». Nous accumulions chose sur chose et toute notre activité devenait vide de « l’âme ». Nous nous accrochions partout à des choses extérieures, et nous ne trouvions - ni ne cherchions - le chemin qui conduit dans notre être. Ce faux esprit ne dominait pas moins dans notre culture individuelle et dans nos écoles. On y considérait la matière et encore la matière et non le jeune homme et la jeune fille. Un capitalisme cruel oppressait nos enfants - et nous l’avons souffert. La culture n’était que de la matière : plus il y a de matière et plus grande est la culture.


La lutte de Clace, Entretien avec Philippe Geneste

Dans une époque où la réaction avance, où les tendances régressives foisonnent (la mise à la vindicte publique d’une image de 68 via les accusations les plus malsaines de pédophilie, la récupération des symboles de la révolte des années 1960/1970) c’est bien une mise à mort des désirs d’émancipation, une réactivation des mécanismes de soumission et de respect de la hiérarchie qui sont à l’oeuvre. Aussi, toute critique de l’école qui ne se fonderait pas sur la mise en cause des pratiques, qui n’oeuvrerait pas à la dénonciation idéologique des conservatismes de tous poils, ne serait qu’une critique somme toute intégrable par la machine inhumaine du Capitalisme.


La société craint nos écoles, Francisco Ferrer

Nous avons besoin d’individus capables d’évoluer sans cesse, capables de détruire et de renouveler sans cesse ce qui les entoure et de se renouveler eux-mêmes ; d’individus dont l’indépendance intellectuelle soit la plus grande force, qui ne se laisseront jamais assujettir pour être toujours prêts à accepter ce qui est le meilleur, heureux du triomphe des idées nouvelles ; des individus enfin qui aspirent à vivre de multiples vies en une seule vie.

La société craint de tels êtres. Mais espérons que nous ne manquerons jamais d’écoles capables de nous les donner, d’écoles où les êtres humains puissent grandir, libres et heureux, selon leurs aspirations.



3. Vues du banc


Brèves de profs, Ramine

Les dessins intitulés « brèves de profs » ont été réalisés à partir de phrases collectées au collège et au lycée. Une deuxième série a été inspirée par la lecture des textes de la revue.


Sens interdit, Swen Gloagen

Les lignes du dessin s’accumulent, se nient, l’image est mise en doute.


La Ruche de Sébastien Faure, légendes de Henri Portier

Cartes postales de La Ruche (fonds du CIRA de Marseille)


Bibliographie sélective

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2 Messages de forum

  • 23 août 2014 16:25, par Abou
    Bonjour nous mettons à votre disposition du contenu pour apprendre , découvrez notre site en cliquant ici
  • 14 avril 2016 06:21, par NCS
    Marginales votre site est très vaste en terme de littérature , peut on y trouver une formation seo nous permettant d’être autonome ?

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