Marginales

Revue de littérature et de critique sociale

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Philippe Geneste

Au-delà des miroirs

mars 2007

Cet article est l’éditorial du numéro six de la revue Marginales, paru en mars 2007.

Ce numéro de Marginales s’inscrit dans la lignée de travaux de revues qui ont cherché à rendre la voix de Dagerman hors des sentiers empruntés, des interprétations figées. Ces publications étant épuisées ou indisponibles en librairie, nous avons repris certains textes devenus difficiles d’accès. Citons notamment, le numéro 31/32 de la revue Plein Chant paru en 1986 et le numéro 12 d’À contretemps, paru en 2003.

L’importance d’un écrivain ne se juge pas à ses dons de prophéties sur les temps futurs ; l’importance d’un écrivain se juge à la capacité qu’a son œuvre de renouveler sans cesse notre compréhension du monde, à sa capacité critique par-delà les conditions mêmes qui l’ont vue et faite naître. C’est une réponse à la question : que peut la littérature ?

Stig Dagerman est entré dans le mouvement anarcho-syndicaliste suédois alors que celui-ci connaissait, au début des années 1940, un certain recul ou en tout cas une stagnation. Il est entré dans l’organisation de la SAC (Sveriges Arbetaren Centralorganisation)  [1] alors que la monstruosité nazie accomplissait son œuvre. Il a pris des fonctions organisatrices dans la SAC au moment où la guerre froide s’installait. Beaucoup d’œuvres d’écrivains célèbres ou obscurs de ces années apparaissent aujourd’hui écrasées par ces circonstances. Ce n’est pas le cas de celle de Dagerman.

La raison essentielle de sa permanence ne tient-elle pas à la genèse de l’écriture dagermanienne ? Celle-ci s’est accomplie, en effet, en liaison étroite avec le militantisme de la SAC et le travail rédactionnel au sein d’Arbetaren, l’organe de presse de ce syndicat. Cet ancrage nous aide à comprendre la persistance, aujourd’hui encore, de l’énergie de démystification et de la puissance d’éclairage sur la vie humaine qui caractérisent les textes de l’écrivain suédois.

En omettant cet ancrage, de nombreux commentateurs français versent dans des interprétations insuffisamment pénétrantes, trop partielles car trop partiales.

Des critiques enthousiastes, peut-être par empathie, figent Dagerman dans la figure du poète maudit, figure romantique teintée de messianisme qui repousse l’écrivain dans les rangs des incompris de l’histoire. L’œuvre se trouve, alors, privée de sa complétude, la vie de l’écrivain venant même, parfois, suppléer au texte et, au final, sinon l’effacer, tout au moins l’occulter.

Par mondanité, les cercles littéraires de salons accrochent Dagerman à la cimaise des couvertures de la presse people. Sa vie amoureuse, le mystère du tarissement décrété de son inspiration littéraire, son suicide utilisé comme un révélateur de l’individu isolé, du solitaire prisonnier de ses angoisses incommunicables, permettent une couverture médiatique qui mondanise l’œuvre. La voie est ouverte pour éditer, de manière isolée et sans aucune indication [2], Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, paru initialement en 1952 dans un magazine de la presse féminine. Dagerman se trouve alors enrôlé dans le flot de la propagande individualiste bourgeoise avec tout le halo de difficulté de lecture de ces philosophes du désespoir dont l’Europe du Nord serait l’heureuse accoucheuse.

Or, le creuset syndical de la genèse de l’œuvre impose, pour mieux la suivre, une autre patience respectueuse de ses visées.

Dagerman construit-il véritablement un univers ? Bien sûr, et cet univers porte une singularité rare. Qui a lu L’Île des condamnés sait combien l’écriture entraîne le lecteur dans une approche du monde, et parfois, justement, aux dépens de l’univers créé [3].

L’écriture du récit transporte le lecteur dans une vision du monde, un univers regardant auquel il participe et c’est pour cela que certains lecteurs disent perdre le fil de la lecture, sans pour autant que cette perte soit un signal de fin de lecture. Dagerman ne nous invite pas à entrer dans un univers fantastique, il nous invite à construire par l’imaginaire, par une imagination qui n’est pas en conflit avec la raison, un univers de discordances hors toute quiétude. C’est dans cette étrangeté, peut-être, que se love une des clés de l’écriture de Dagerman, du succès de l’auteur et de la fascination qu’il exerce plus de cinquante ans après sa mort. Il ne nous invite pas à découvrir un univers de pensées torturées, mais à penser l’univers.

Or n’est-ce pas ce à quoi tend son œuvre syndicaliste dans Arbetaren ? En l’attente de traductions plus nombreuses des articles et billets parus dans le journal de la SAC, donc sur la base du peu existant aujourd’hui (dont les contributions incluses dans ce numéro), il semble bien que ce soit le cas. La volonté d’exigence de style défendue par Dagerman et rapportée par les biographes et des témoignages puise là son origine, sa raison d’être qui est raison d’écriture.

Cette raison est inscrite en toutes lettres dans plusieurs articles : c’est la lucidité. La lucidité entraîne avec elle, pour être elle-même, le courage de dire ce qui est. Or rien n’est moins facile, pas plus à son époque qu’à la nôtre. Dire ce qui est semble devoir exiger, pour certains, trop de poids, trop de lourdes pierres susceptibles de se verser sur vous-même, de vous renverser. Dire, d’accord, mais sans se perdre et puis, à quoi bon dire, puisque le rapport de force social n’est pas de notre côté ? Toutes les lâchetés commencent par là, par la censure de ses propres opinions, par l’interdiction maquillée en nécessité stratégique de poursuite de vie meilleure. Le pouvoir séduit et tutoie chacun et chacune grâce à ce silence consenti : la parole volontairement étouffée venant mourir dans le silence guttural de l’inarticulé politique est une marque de la soumission. Or Dagerman prône la révolte, le fracas des opinions luttant pour être entendues « Mais si, donc, au lieu de nous taire nous protestons haut et fort […] [4] ». Ne jamais taire ses opinions, car les taire dans l’immédiat, c’est les enterrer pour longtemps. L’écriture de Dagerman dans le journal syndical exige cette insoumission permanente. Et cela n’est pas qu’une histoire de volonté ; c’est une histoire de regard qui s’écrit. Telle est la lucidité. On en a un exemple dans les billets et chroniques de Dagerman qui combattent le stalinisme tout en ne cédant rien à la démocratie bourgeoise, qui aliène.

Dire et révéler la réalité des positions et des lâchetés. Et dans cette œuvre, ne pas oublier la responsabilité de l’individu dans ce qui le gouverne. Ainsi, Dagerman écrit : « On a bel et bien le droit de dire : celui qui sans protester, est le témoin d’une injustice ou d’atteintes portées à un principe fondamental fait tout ce qu’il peut (…) pour tuer par le silence la justice et l’idée d’opposition en général  [5]. » Si chaque travailleur partageait, appliquait, ce principe, alors, la cassure entretenue par la bourgeoisie entre les salariés bénéficiant d’un statut et les travailleurs précaires ou chômeurs, la cassure les isolant les uns des autres, n’existerait pas. Mais il y faudrait le courage de dire, de désigner l’ennemi de classe, le courage de s’exposer, au lieu de la frilosité à sortir de la case sociale où l’on a fait son trou. L’enjeu n’est pas seulement que moral ou d’éthique militante. L’enjeu relève de la lutte contre le pouvoir : « Car qu’est-ce que le pouvoir si ce n’est le sentiment de n’avoir pas à répondre de ses mauvaises actions sur sa propre vie mais sur celle des autres ?  [6] »

Il s’agit de faire surgir la lame des opinions et d’en faire entendre le sifflement aux jointures des arguments, mais aussi de savoir entendre sous les paroles prolixes les motifs de taire et de dissimuler. Quelques exemples récents observés au prisme de ces principes en font ressortir la pertinence et l’acuité. Combien d’appels syndicaux à des journées d’action ont-ils, aujourd’hui, pour visée de taire ce qui unirait les luttes contre l’ennemi de classe commun ? Un jour les cheminots, le lendemain les travailleurs de l’éducation, le surlendemain les gaziers, le sur-surlendemain… au printemps 2003, les bureaucraties syndicales, en orchestrant des journées d’action à répétition étalées dans le temps, n’ont-elles pas tout fait pour casser la dynamique d’une grève générale et en éviter la perspective ? au printemps 2006, à quoi servaient les discours dénonçant le Contrat première embauche, sinon à passer sous silence la revendication portée par les étudiants en lutte d’abroger tout autant la loi sur l’égalité des chances, le Contrat nouvelle embauche que le CPE ? et par ailleurs à faire oublier l’acceptation préalable par ces mêmes syndicats de bien d’autres contrats précaires, voire à préparer leur signature d’un accord sur les conditions d’emploi des stagiaires par les entreprises dans le cadre de la même loi sur l’égalité des chances ? Combien de luttes spécifiques ou corporatives, dites parfois « unitaires », ont-elles pour ciment commun le silence sur la logique des exploiteurs qui les relie ? Qui sont ceux qui le disent et tentent d’agir en conséquence, sinon des forces syndicales minoritaires ? Comme, dans les années 1940, la SAC anarcho-syndicaliste ?

La lucidité, c’est donc ne pas en rester à la doxa des droits et des droits de l’homme, c’est ne pas en rester à la superficie des mots. Ce qu’écrivait Dagerman de la démocratie bourgeoise pourrait être aujourd’hui citer in extenso. Là encore, l’œuvre est une ressource pour l’analyse du présent. Pensons à la vague idéologique qui s’employa à uniformiser les opinions comme la mer lissant le sable de ses flux. Après le 11 septembre 2001, la dictature du chagrin fait son œuvre d’étouffoir des libertés, non de la liberté. On entend encore aujourd’hui les partisans des droits de l’homme prononcer avec emphase des propos édifiants dans l’enceinte convenue des grandes institutions du capitalisme international et saluer, dès leur sortie sous la rampe des médias flasheurs, le fracas guerrier qui leur emboîte, à chaque fois, le pas… Point de jour où les assassins des peuples, mercenaires ou légaux, n’ancrent leur haine de l’autre dans le refus de la polyphonie des voix du monde. Pour eux, tout n’est que marchandise et âmes à convertir. Quelles voix peuvent couvrir leur opéra macabre ? Celles organisées des peuples spoliés, des peuples vendus, des peuples blessés, assassinés. Celles des prolétaires, donc. Comment ? En ne faisant pas de ses idées un costume d’emprunt mais en les portant au cœur des actions contre l’ordre du monde, l’ordre politique, social, économique et international. Voix bien faibles ? Evincées par la loi du nombre ? Suivons Dagerman, qui à travers sa fidélité d’écriture pour Arbetaren, y compris durant sa période dite « d’extinction littéraire » – celle où il ne produisait prétendument plus —, n’a cessé d’œuvrer à installer une lucidité de la pensée lorsque le contenu de l’univers pensé, celui de l’idéologie dominante, brouillait à dessein les esprits. Cet exemple est éclairant et même si le combat n’a pas touché encore au but de sa victoire, au moins trace-t-il la voie pour y parvenir.

Quant à l’épilogue éditorial, songeons que c’est au moment où il prend la fonction de rédacteur des pages culturelles d’Arbetaren en 1942, que Stig Halvard Jansson prend le pseudonyme de Stig Dagerman  [7] : univers regardant, les mots, que chacun et chacune s’approprient, nous construisent tout autant qu’ils construisent notre rapport au monde.

Philippe Geneste

Notes

[1] Organisation centrale des travailleurs suédois. Pour plus d’information sur ce syndicat, lire infra

[2] La préface du traducteur Philippe Bouquet ayant été supprimée lors des nombreuses rééditions de ce petit livre, qui contribua beaucoup à l’émergence dans le champ éditorial français des éditions Actes Sud.

[3] Lire infra « Stig Dagerman et la recherche de la vérité ».

[4] « L’affaire Petkov » article publié le 11 octobre 1947 in La Dictature du chagrin, Agone, 2001, p. 24.

[5] Ibid.

[6] « Le Destin de l’homme se joue partout et tout le temps », envoyé à l’organe des coopératives suédoises Vi (Nous) in La Dictature du chagrin, Agone, 2001, p. 78.

[7] Lire la biographie que lui a consacré Georges Ueberschlag, Stig Dagerman ou l’Innocence préservée. Une biographie, éditions de L’Élan, 1996.

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